25.07.2008

De quoi ta mère est-elle le nom ?

Cette affaire Siné s'avère être la face immergée d'un iceberg de saloperies journalistiques. Je ne sais pas si le fait d'avoir été, quinze jours durant, coupé de tout ça rend le retour violent, ou si je vire ponctuellement monomaniaque, mais chaque hyperlien me rapproche de la nausée.  Deux exemples.

Premièrement, le blog de Pierre Assouline, au sujet du fameux essai d'Alain Badiou resuscité par BHL dans la polémique qui nous occupe. Ce monsieur, dont j'ai la flemme de consulter les états de service, avait à l'époque de la publication de "De quoi Sarkozy est-il le nom ?" pondu un billet imaginativement intitulé "De quoi Badiou est-il le nom ?". Plus tard, BHL écrira un article intitulé "De quoi Siné est-il le nom ?". Ces gens sont des génies.

Dans son billet de novembre 2007, Assouline  se moque du contenu (discutable) d'un cours de Badiou à Ulm, puis s'apesantit sur sa métaphore de l'Homme aux Rats (cas Freudien de névrose obsessionnelle), employée à propos de Nicolas Sarkozy. S'apesantit jusqu'à dégainer l'arme ultime, en sous-entendant que Badiou est...antisémite. L'argument est fulgurant : "tu parles de rats, or en 1942, c'est comme ça qu'on appelait les Juifs, donc tu es antisémite". A ce stade, ce n'est plus du sophisme, c'est de l'art abstrait. Si un jour je traite Bob (ami fictif, peu susceptible de représailles à mon encontre) de raton-laveur, j'espère que vous en déduirez que je suis raciste. Les ratons, les arabes, tout ça. Et si je le traite d'alpaga, vous trouverez bien un truc. Bref. Fin du premier acte.

24 juillet 2007 (deux jours après la tribune de BHL le mettant en cause), Alain Badiou réplique. Je passe sur les quelques lauriers qu'il s'auto-décerne (et que je ne goute guère), pour le fond de l'article : il moque la paranoïa zoologique d'Assouline et Levy, et appuie là où ça fait mal : l'amour propre. Il leur renvoie en effet à la tête leur médiocre érudition et leurs approximations. C'est un peu de l'ordre du "tralalère", mais vu les délires des deux perdreaux de l'année, ça n'est pas immérité.

Le lendemain, Assouline dégaine à nouveau. Je ne vais pas m'apesantir point par point sur la puérilité de la riposte, mais tous les clichés de cour de récréation y passent. "Et d'abord t'es vieux et t'es tout lent, et puis tu sais pas lire, et puis viens me le dire en face, et puis j'ai jamais dit bleu, j'ai dit bleu clair, c'est pas pareil". Finalement, je jette un oeil aux états de service du bonhomme. Wikipédia : "Pierre Assouline rejoint la France et suit des études secondaires au cours Fidès et au lycée Janson-de-Sailly de Paris". Ah ouais, je comprends. Mais c'est la fin de l'article qui vaut son pesant de noix de cajou : Assouline y explique posément que Badiou est un "antisémite imaginaire", qui s'auto-décerne ce titre afin de "tenir son rang au club des proscrits". Si vous avez une once de mémoire de plus que notre ami distrait, vous vous rappelerez que Badiou=antisémite était le coeur de son billet d'il y a six mois. Un mec qui a étudié à Janson de Sailly ne pouvant être un complet imbécile, on peut supposer qu'il s'en souvient, ou qu'il s'est rafraichit la mémoire avant de répondre. Alors quoi ? Alors il compte sur la même chose que Nicolas Sarkozy quand il promet noir puis blanc à six mois d'intervalle : la mémoire de poule des médias et des masses. 1, je te traite de connard. 2, je te traite de pleureuse qui croit que je le traite de connard. Implacable.

 Le deuxième point que je voulais aborder concerne Denis Robert et l'éditorial délirant que lui a consacré cette merde de Philippe Val, mais le temps me manque. J'en parlerai une autre fois, mais j'en conseille la lecture : elle offre des clés sympathiques pour reconnaître un journaliste d'un bouffon.

Sous le Tapie

Tribune de François Bayrou dans Le Monde, au sujet de l'affaire Tapie/Crédit Lyonnais.

Claire, précise, et releguée derrière l'affaire Siné et Barack Obama qui est bien joli. On ne la trouve déjà plus sur la home de lemonde.Fr.

Putain.

  

Siné die

Rapide retour sur l'affaire Siné (dans la mesure où l'insignifiant BHL s'offre une tribune dans Le monde, il est on ne peut plus légitime que je m'en offre une dans le mien).

Le résumé des épisodes précédents sera rapide, tant pulullent les articles et tribunes sur ce sujet.

1- Siné, vieux dessinateur/râleur historique de Charly Hebdo, ose dans sa chronique hebdomadaire la phrase suivante : "Jean Sarkozy a déclaré vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera son chemin ce petit…".

2- Claude Askolovitch, journaliste spécialisé dans le livre de combat (entretiens avec Basile Boli, Eric Besson, Rachida Dati et Manuel Valls - ne cherchez pas l'intrus il n'y en a pas), reprend cette phrase sur RTL et la bombarde antisémite, et explique avoir eu Philippe Val (rédac'chef de Charly Hebdo) qui lui a annoncé, je cite, que "la semaine prochaine il va faire son éditorial (...) pour expliquer que Siné est une ordure, a dérapé totalement et qu'il devrait partir."

3- Philippe Val met Siné devant le choix suivant : s'excuser (en signant le mot rédigé pour lui par...Philippe Val), ou s'en aller. Devant le refus du dessinateur, Charly Hebdo publie une note aux lecteurs expliquant que Siné "a porté atteinte aux valeurs essentielles de Charlie." Val, lui pontifie dans son éditorial sur la chienlit d'internet et des blogs, refuge de pleutres et de grossiers.

4- Bernard Henri Levy prend la plume et nous gratifie d'une tribune dans Le Monde, où il en profite pour remettre un petit coup sur Alain Badiou et son "De quoi Sarkozy est-il le nom ?". 

5- Laurent Joffrin apporte son soutien à Philippe Val.

Evidemment cette chronologie n'est pas exhaustive, on pourrait citer les soutiens de Plantu, Bedos ou Gisèle Hallimi au dessinateur, les menaces de plainte de la famille Sarkozy, etc. Mais je trouve opportun de dégager la belle unanimité chez les éditorialistes tocards (les mêmes qui se bercaient de grands discours larmoyants sur la liberté d'expression lors du procès des caricatures de Mahomet) à l'heure de la curée.

 Pour en revenir à la chronique de Siné, et après en avoir discuté avec des gens d'une sensibilité plus immédiate que moi à ce genre de sujet, il y a bien sûr ambiguité. Et il est légitime que la question se pose du bon goût (pas forcément le point fort de Siné) de ce commentaire. Mais y avait-il lieu de dégainer cet arsenal de points Godwin ? Est-il nécessaire, ou même approprié, de taxer d'antisémitisme (sans conditionnel ni point d'interrogation) un dessinateur notoirement connu pour son anti-cléricalisme impénitent ? Quoiqu'en dise l'imbécile à la chemise pimpante dans son interminable sermon, l'identité de l'auteur est importante pour juger du racisme d'un propos. J'aurais tendance à moins douter de l'antisémitisme de Dieudonné que de celui des époux Klarsfeld, par exemple.

La tendance, lourde chez quelques-uns des imbéciles suscités, a user de l'antisémitisme comme d'un bazooka éristique, et faire taire toute voix qui n'irait pas dans leur sens, est ici illustrée avec bonheur. BHL l'emploie contre Badiou (son histoire de rats qui évoqueraient les juifs est un fantasme maintes fois démonté par Sébastien Fontenelle), Val l'emploie contre Siné (qui, étrangement, s'était très récemment opposé à lui quant au traitement de l'affaire Denis Robert vs Clearstream), Alain Finkelkriaut l'emploie dans tous les sens, j'en passe et des plus ineptes.

J'ai toujours eu du mal avec la distinction antisémitisme/racisme, comme si la haine des juifs était encore un peu plus grave que la haine des autres, mais je peux concevoir que, devant l'ampleur de son expression nazie, il soit vécu plus vivement encore par ceux qu'il vise. Je comprends, et j'excuse, la paranoïa qui parfois en résulte. Mais j'abhorre en revanche ceux qui, pour appuyer leurs thèses, le dénoncent partout, sans nuance, sans précaution, à coups de mots terribles ("odieuse, inexcusable, mortelle"), dans les discours de leurs contradicteurs.

On notera dans la tribune de BHL deux passages édifiants, où l'on retrouve les marottes de nos penseurs au gros. Les voici :

"Ou : sus à l'antisémitisme, cette peste des âges anciens que le progressisme a terrassé - sauf s'il peut se parer des habits neufs d'un antisarkozysme qui, lui non plus, ne fait pas de détail et ne recule devant rien pour l'emporter."
"jusqu'au recyclage, par l'islamo-gauchisme d'aujourd'hui, des scies de l'ultradroite, les exemples, hélas, abondent"
 
Notez le sournois du discours : l'anti-sarkozysme, au même titre que l'islamo-gauchisme (dont j'aimerais qu'un jour BHL et ses comparses se risquent à la définition, avant le christo-communisme et le krishna-zapatisme), sont des antisémitismes. Quelque part, si l'on comprend bien ce que veut dire notre autoproclamé philosophe, la partie la plus antisémite de la phrase de Siné, c'est "Jean Sarkozy", pas la mention de sa conversion. Ce discours, cet amalgame répugnant entre l'extrême gauche, les adversaires de Nicolas Sarkozy et la haine des juifs, on le retrouve dans les éditoriaux de Philippe Val, dans les livres d'Alain Finkelkriaut, dans les interviews de Max Gallo et probablement ailleurs chez cette intelligentsia des médias qui, en plus de monopoliser le temps d'antenne et les colonnes des newsmag, finit d'assassiner ses adversaires idéologiques à grands coups de discrédit raciste. 
 
Ce n'est pas neuf, ni vraiment surprenant tant la déontologie chez les donneurs de leçons a depuis longtemps laissé place à la reconnaissance du ventre (et du porte-feuille).  On sait désormais que Charly Hebdo, au même titre que Libération ou le Nouvel Observateur, appartient à cette même vague de faux impertinents qui se clament libres en servant la soupe aux gros poissons. Je ne m'étonne plus guère que de l'apathie des journalistes qui peuplent leurs rédactions : quand on voit le talent et la finesse d'un Philippe Lançon, on s'explique mal qu'il tolère encore l'autorité des Vals et des Joffrins qui régissent aux destins de ces torchons.
 
Moralité : lisez plutôt les cahiers du foot.