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30.06.2006

A cran géant

Je suis chaque matin, et depuis plusieurs mois, le témoin d'une scène étonnante qui se déroule immanquablement à ma sortie du RER, lorsque je traverse ce joli paquebot architectural qu'est le CNIT en direction du bonheur indicible et professionnel que m'apporte chaque matin ce travail chez SFR qui déchire sa race et qui soutient l'Equipe de France avec des SMS gratuits tout le samedi vers les numéros de l'opérateur. Kikoo Zizoo, jspr k tu va lé niké lé brézili1 lol. Bref, chaque matin, et par deux fois, j'assiste à la scène suivante :

Une femme, me fixe d'un air complice et amusé. Elle renifle une fiole en plastique puis fronce ostensiblement le nez, de l'air de dire "oulala ça sent pas bon hihihihihi". Puis elle en verse sur une rose en me faisant un clin d'oeil. Moi, forcément, je palpite, je me dis, mais putain, mais c'est génial, où va-t-elle chercher tout ça ? Mais là où ça devient vraiment génial, c'est qu'après, elle tend la rose a une femme qui sort du métro. Et la femme, elle la renifle, et puis elle devient toute rouge en faisant une grosse grimace, genre "olalala, ça sent pas bon", mais d'un air un peu moins amusé et complice que la femme précédente. Ensuite, elle rend la rose, et la dame la tend à un monsieur enveloppé et chauve qui sort lui aussi du métro. Il la renifle, et il fronce les sourcils d'un air de dire "olalala, ça sent pas bon", puis il jette la rose sur le trottoir, et il marche dessus. THE END.

C'est diffusé sur l'écran géant du CNIT, ça passe en boucle, en moyenne une fois toutes les deux minutes, et c'est sponsorisé par "Clear Channel". Et ça fait plusieurs mois que je m'interroge profondément sur le sujet. Toutes les hypothèses y sont passées : tentative d'humour (mais pas crédible, depuis le temps on leur aurait dit), publicité cryptique (mais beaucoup trop, alors), interversion de deux vidéos lors de l'intégration par le responsable de l'écran en question, qui aurait confondu le vrai visuel et un .AVI pourri envoyé par son collègue entre deux powerpoints récupérés sur mdr.fr,...Aucune ne tient vraiment la route, et je suis donc arrivé à la dernière, que je m'en vais vous exposer car je sens bien qu'à votre tour, cette histoire vous passionne.

En fait, l'objectif de ce petit film cocasse est de rendre le sourire aux gens qui travaillent à la Défense, et qui s'extraient péniblement de transports en communs bondés, dégoulinant encore de la sueur de leur voisin de rame, et le coeur emplit de cendres à l'idée d'affronter une nouvelle journée de paperasserie corporate et de réunions chronophages où l'on débat sans fin du process de validation des machins XhGTyJ, avec en fil rouge les déboires domestiques d'un collegue bricoleur qui retape sa maison et qui se sent obligé de le partager entre deux coups de fil à bobonne. Et quel meilleur moyen de mettre un peu de baume au coeur des masses laborieuses que de leur mettre sous le nez la preuve incontestable que la médiocrité peut elle aussi avoir son heure de gloire ? C'est déjà la recette de maintes émissions de télévision, certes, mais là c'est encore mieux, c'est sous tes yeux à toi, petit cadre terne et maussade, tu peux le toucher du doigt. Trois acteurs au physique aussi ingrat que le talent, au service d'une réalisation plate et mal-foutue, avec des couleurs moches genre vidéo de repas de famille avec le caméscope de tonton Jean, le tout illustrant une idée scenaristique qui frôle l'attentat psychologique, ET CA PASSE EN BOUCLE SUR UN ECRAN VU CHAQUE JOUR PAR DES DIZAINES DE MILLIERS DE PERSONNES.

Accroche toi, copain de grisaille, mon frère de routine : s'ils ont leur heure de gloire, toi aussi tu l'auras. Et puis si ça ne te remonte pas le moral, fais comme moi, baisse les yeux quand tu passes devant. 

A part ça ils ont mis un bouton "effacer le weblog" dans l'interface Haut&Fort. Soit ils ont une confiance aveugle en l'habileté digitale de leurs clients, soit je dois prendre ça comme un message poli mais lourd de sens. Salauds.

26.06.2006

Economie-catin

Certains d'entre vous m'auront déjà lu ou entendu évoquer l'infâme torchon crypto-capitaliste qu'on a l'indécence de distribuer sur le parvis de la Défense les lundi matin, et qui porte le nom extrêmement bien porté d'Economie-matin, l'économie étant évidemment à comprendre dans le sens de l'accumulation de richesses par des gens riches, donc cools en entubant des gens pauvres donc moins cools. Mais si j'en reparle aujourd'hui, c'est que l'exemplaire de ce matin est proprement génial de cynisme et de propagande néo-libérale déguisée en analyse journalistique pointue.

Ca commence par la couverture, qui titre "Les actionnaires prennent le pouvoir", avec un poing dressé empoignant fermement le sigle euro, dans un écho forcément provocateur à la symbolique bolchévique. "Actionnaires de tous les pays, unissez-vous", chante l'Internationale des chroniqueurs boursiers, et si Marx fait des saltos dans sa tombe, ça lui fera les pieds. Quant à la faucille et au marteau, rien d'étonnant à ce qu'ils prennent la poussière, ils sont tellement désuets à l'heure des moissoneuses-batteuses. L'intérieur du magazine est évidemment à l'avenant, et l'on peut y retrouver trois grands thèmes illustrés par des articles de fonds :
- Dominique de Villepin est grillé.
- La politique économique française est sur la bonne voie, mais reste bien trop sociale pour garantir la compétitivité du pays à l'échelle mondiale
- Les grands patrons, c'est des gens sympas et beaux et drôles et bien habillés avec du vrai bon goût et ohhh et aaaaah et slurp slurp slurp.
Toute ressemblance avec les refrains préférés du MEDEF et de l'UMP sarkozyste serait pûrement fortuite, tant on ne peut imaginer une telle entorse à l'ét..kof kof...hique journalistique.

Quelques phrases balancées comme si de rien n'était entre deux apologies du gouvernement (hors vilain petit canard à particule) ou de François-Henri Pinault sont d'ailleurs à la limite du prosélytisme. Ainsi, Eric Revel, chroniqueur sur LCI et probable militant pour Luttes Ouvrières nous pose-t-il l'importante question suivante : "Avec les 35 heures et le nouveau Smic à 1500€, la France est-elle toujours une terre d'investissement pour les capitaux étrangers ?". C'est vrai quoi, bordel, si on commence à donner des thunes aux pauvres et aux glandus, on va faire fuir les fonds de pension à la philantropie unanimement saluée, et qui c'est qui va regarder LCI pour suivre le cours de son action ? Y en a marre des décisions irresponsables, et il est heureux que des voix s'élèvent contre l'iniquité d'une politique un minimum équitable.

Encore plus loin dans le débat objectif, cette intervention indignée de Christian de Boissieu, président délégué d'un Conseil d'Analyse Economique qui fait honneur au second terme du sigle : "Mais remettre en cause le capitalisme ne sert à rien : l'économie mondiale est capitaliste, et tant mieux". Ah bah oui, merci bien pour ton analyse Christian, là on comprend mieux, tout s'éclaire. Je compte d'ailleurs reprendre ta rhétorique à des fins personnelles, pour clore le bec des pénibles qui moquent mon amour du football. "Non mais vous comprenez les gars, ça sert à rien de critiquer, le football c'est cool, et c'est tant mieux." Nul doute qu'ils ploieront enfin devant l'indiscutable démonstration. Avec un peu de bol et en mettant une jolie cravate, je serais peut-être à mon tour nommé président délégué d'un Conseil d'Analyse de quelque chose, et je pourrais enfin donner libre cours à mes pulsions créative, de la cocotte-en-papier à l'A380 en feuilles A4.

Je ne m'attacherai pas à décrire toutes les inepties assenées comme autant de vérités bibliques qui pulullent dans les 23 petites pages de ce gratuit, je me contenterai de vous apprendre que l'essence est trop chère, que le français (quel procédé plus digne que celui de généraliser n'importe quoi à tout un pays sans l'ombre d'une preuve) en est malheureux parce que ça va pourrir ses vacances, que Nicolas Miguet est un mec courageux, et que les salariés actionnaires de leur employeur sont les citoyens de demain. Merci bien.

Evidemment, je n'ai pas la malhonneteté intellectuelle de prétendre qu'il s'agit du seul journal atrocement partial dans le paysage médiatique hexagonal. Ils le sont tous, et le revendiquent plus ou moins. Mais cette perfusion matinale de Jean-Pierre Pernaud, cette propagande discrète des thèses déjà politiquement dominantes, est tristement nuisible à l'esprit critique général. A force de gaver les oies blanches, on en fait des moutons, et si la métaphore animale est bancale, le constat n'en est pas moins pessimiste. L'endoctrinement discret mais systématique a rarement débouché sur une société florissante et juste. A bon entendeur.

Et puis rien à voir, mais je tiens à le hurler sur les toits avec la violence frustrée du cyber-chirurgien aigri, les ruptures d'anèvrismes, c'est chiant. Et les bancs de Bercy mériteraient une chanson. 

24.06.2006

Pour ou contre le ni-oui ni-non ?

Aujourd'hui, et même ce matin si j'en crois la position du soleil et l'horloge en bas à droite de l'écran, je suis allé voter. Pas pour un sondage de lequipe.fr, pas pour le futur chanceux qui ira saluer solenellement cet abruti de soldat inconnu en plein cagnard de juillet, pas pour éliminer Bruno et sauver Laetitia en filant des thunes à mon opérateur téléphonique, non , je suis allé voter pour donner un avis sur la question suivante : Etes-vous, oui ou non, pour le droit de vote et d’éligibilité de tous les résidents étrangers aux élections locales ?

Démarche louable que celles des communes de Seine-Saint-Denis qui ont choisi d'organiser cette consultation populaire, ouverte à tous sous réserve de présentation d'une pièce d'identité ou d'un justificatif de domicile. Louable parce qu'elle sort des sentiers d'un débat public confisqué par la télévision et les grands médias, le cantonnant généralement à de grands thèmes fourre-tout et rejetant par là-même l'élécteur/débattant au rang de spectateur déresponsabilisé et panurgique. Non mais vous comprenez monsieur, on s'en fout de votre avis, les sondages disent que vous êtes à 54% d'accord avec le monsieur à cravate qui parle avec des mots plus jolis que vous. Le caractère local de l'initiative, et sa déconnexion (au moins partielle) des grands débats de présidentiables, est donc une garantie de fraîcheur et d'implication de la part des votants.

Evidemment, tout n'est pas parfait : la question est opaque et un brin démago (qu'entend-t-on par "résident étranger" ?), l'information autour des enjeux est clairement insuffisante (absente, en tout cas, des bureaux de vote), et il est à craindre que l'utilisation qui sera faite des résultats frise allègrement la malhonneteté intellectuelle. Mais malgré ces bémols, malgré l'imperfection prévisible d'une organisation bancale, j'ai envie de hurler à toute personne que je croise d'aller voter putain de bordel de ta race. De montrer que malgré les voitures qui brulent sur TF1, malgré les performances footballistiques en dent de scie de cet algérien tonsuré élevé un peu contre son gré au statut d'icône de l'intégration réussie, malgré le bruit et l'odeur qui parait-il envahissent nos cages d'escalier, malgré les ateliers clandestins qui pulullent dans les tours de la Villette, malgré ce petit con qui t'a arraché ton sac un soir de fête de la musique, malgré le catastrophisme politique et médiatique ambiant, malgré tout ça, on est capable de comprendre qu'une ville métissée c'est une ville riche, quelle que soit le délabrement de ses HLMs.

Et je monte sur mes grands chevaux lyriques si je veux, j'ai le droit d'être démago, chacun son tour. Non mais. 

(et pour info : http://www.aubervilliers.fr/actu3640.html)

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