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28.09.2006
Le trop dit gêne
Et comme il m'énerve, et que rien n'est plus desesperant que l'énervement gratuit, je m'efforce de le justifier, de le légitimer, d'en faire une position réfléchie plutôt qu'instinctive. Ca m'est arrivé pas plus tard que cette semaine, étant confronté au phénomène le plus douloureusement unanime (à l'exception de nos amis du FN qui n'en ratent évidemment jamais une quand il s'agit de dire des bêtises pour se faire mousser), j'ai nommé le film Indigènes.
Récompensé à Cannes, promu dans un premier temps avec intelligence et mesure, rien ne laissait supposer que la sympathie laisserait peu à peu la place à l'aigreur et à l'agacement. Pire, bien que je nage désormais dans ces deux dernières mamelles du blog, je suis pratiquement certain d'aller le voir, et de l'apprécier. MAIS, en attendant, ça me gonfle. Ca a commencé il ya un petit mois, quand j'ai lu coup sur coup dans Première, Libé, 20minutes, UGC Magazine et Fan2 une interview des indigènes en question (Jamel Debbouze, Roschdy Zem, Sami Bouajila et Sami Naceri) et de leur chef de cohorte (Rachid Bouchareb), les noms entre parenthèse étant destinés aux quatres ermites privés de toute communication avec la société occidentale qui auront miraculeusement échappés au matraquage moralo-promotionnel. On y parlait devoir de mémoire, reconnaissance du tirailleur, douleur de l'occultation historique, patriotisme et intégration, c'était très sympa. Sauf qu'au bout de 4 lectures globalement similaires, on commence à se dire qu'on a fait le tour et que le journaliste est bien sympa, mais que servir la soupe à ses interlocuteurs à base d'idolatrie du brise-tabou et de cirage de pompes jamelien, c'est digne de Severine Ferrer et ça insulte un brin l'intelligence du lectorat.
C'aurait pu en rester là, et j'eus mis mon agacement sur le compte d'une mauvaise humeur élitiste et donneuse de leçons que ma conscience m'interdit de hurler sur les toits. Mais malheureusement, non. Après la presse sycophante, c'est la politique récupératrice qui est venue papilloner autour de l'animal, jusqu'à culminer lors de l'annonce par un Jacques Chirac ému comme après sa première magouille éléctorale du dégel des pensions pour les anciens-combattants étrangers. Une mesure légitime et louable qu'on ne peut pas apprécier à sa juste mesure tant elle pue le geste electoraliste, mais mon propos n'est pas ici de dénoncer le verrouillage politicien de notre société médiatique. A ce niveau là de consensus national, je n'avais d'autre choix que d'être horripilé, du fait de la première phrase de ce post.
J'ai vaguement retourné le problème dans ma tête, à chercher une bonne raison de détester ce phénomène. Dire du mal de Jamel, c'était un peu trop facile. Dire du mal des arabes, c'est déjà pris par nos amis du FN évoqués plus haut. Dire du mal du cinéma, c'était un peu gros. Alors j'ai fini par trouver : ce qui légitime mon énervement, c'est la mise à l'écart de Bernard Blacan, un des protagonistes du film, récompensé lui aussi à Cannes du prix d'interprétation collectif, mais complètement boudé par les médias. Pourquoi ? Parce qu'il s'appelle Bernard et qu'il est blanc.
Quand on pousse l'exaltation du symbole jusqu'à la discrimination, quand on se lave la conscience coloniale à grands coups d'indignation tardive, quand on se répand en larmes de crocodiles devant l'injustice et l'ingratitude de l'Histoire, ça s'appelle de la démagogie, une démagogie dont sont prisonniers les réalisateur et interprètes d'Indigènes, très certainement bien intentionnés et courageux, mais victimes de l'insupportable hydre médiatico-bien-pensante, transformant une initiative belle et juste en horripilante machine à meubler la presse. Promouvoir l'apitoiement, l'indignation devant les conditions de vie des habitants de foyers Sonacotra et le manque de reconnaissance des immigrés, c'est noble, sauf quand ce grand consensus national oublie d'élargir l'image en parlant du présent. On cherche encore les voix qui s'élèveront pour rappeler que vider chaque jour pendant quarante ans les poubelles d'un pays ingrat, c'est au moins aussi courageux que de mourir pour lui.
J'irai voir Indigènes, mais le consensus m'énerve. Et c'est lui qui a commencé.
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