19.04.2007

Recentrons le débat

Ami, je déborde. A force de lectures, de discours, de débats, voilà que je ne synthétise plus la politique, que l'élection présidentielle me sort par les orifices, et pas les plus élégants. Comme le disait Titange91, 17 ans, 75 kilos dont 3 de boutons d'acné, spécialiste du flou gaussien sur ses photos Meetic, je sature.  Il faut que je m'échappe, que je m'épanche - et sans tomber, si possible -, que je trouve un exutoire à ce trop-plein partisan, à cette pénible conviction qu'avant dimanche, 20h, je ne connaitrai pas le repos, que je continuerai à bourrer le crâne de mon entourage de "Bayroucaymal", "Sarkokaka", et autres simplismes militants, en espérant que le ralliement d'un seul, d'une seule au vote utile que j'encourage de toute ma mauvaise foi, de toute ma rhétorique bourdieuse et agressive, fera pencher la balance du côté des moins pires. Tu vois, je suis là pour ne pas en parler, et je me vautre dedans comme un journaliste du Monde dans les maladresses de la candidate socialiste. AH, T'ARRETES MAINTENANT, HEIN.

Je cherchais, sans trop y croire, le réconfort dans les bras tentaculaires et pour tout dire assez peu tendres du net, espérant débusquer la perle rare qui m'obligerait, l'espace d'un moment, à mobiliser mon activité neuronale pour autre chose que l'acrimonie anti-médiatique et la desespérance politique. Je cherchais, et cliquai sur Yahoo Actualités, comme ça, au hasard, lorsqu'elle surgit.  Enfin. THE AMAZING AND HOLY GRACE. La miséricorde divine, le nirvana, et tous les paradis spirituels, artificiels, fiscaux, tout ce que vous voulez, bref, elle était là, en Une, et illustrée : la news qui allait me délivrer du mal.

Il serait cruel de bâtir un quelconque suspense sur sa nature, aussi vais-je vous dévoiler son titre, et vous comprendrez, vous aussi serez peut-être touchés par son indicible universalité, sa douceur intrinsèque, son humanité. Figurez-vous que "Les moules d'Arcachon à nouveau interdites à la consommation". C'est fou, non ?

Quelle information plus fondamentale, quelle nouvelle plus effarante, que ce triste sort réservé aux petites moules d'Arcachon, quel sort cruel infligé par un censeur malfaisant touche ces petits êtres couleur ébène. Voilà que mon coeur s'emballe : une nouvelle cause à défendre, un nouveau cheval de bataille pour ma soif d'indignation. Libérez les moules d'Arcachon. Ensemble tout de vient possible, mais pas sans les moules d'Arcachon. Nos moules valent plus que leurs profits. Putain, ça fait du bien de se sentir revivre.

Passé l'enthousiasme initial, voilà que je me plongeai dans l'article, avide de détails qui structureraient ma pensée et renforceraient ma conviction que se tenait là, devant mes yeux encore embués d'émotion, le prochain sujet primordial de société, dès que la question du premier ministre de François Bayrou serait reglé. De mollusque à mollusque, il y a comme une continuité. Et, un bonheur ne survenant jamais seul, voilà que j'apprenai le coeur battant le noeud du problème, et non l'inverse, ça fait mal. Je vous le retranscris, je suis sympa : "La préfecture rappelle que la consommation de moules atteintes par le dinophysis peut entraîner des désagréments gastriques". Comment rester indifférent à cette préoccupante révélation, comment ignorer la portée métaphysique de cet aveu ? La moule est interdite, apprend-t-on, et je traduis pour les inconséquents qui n'ont que survolé la phrase, parce que si on la mange on aura mal au ventre ! Putain ça ne peut pas vous laisser de marbre, ça ! Quel odieux cynisme pourrait vous pousser à négliger ce scoop ! Qu'attendent les journalistes, les vrais, ceux qui risquent leur peau pour obtenir ces infos qui nous bouleversent, les faux-pas syntaxiques de Ségolène, les problèmes de coeur de Sarkozy, les très surprenantes déclarations du président du FN, les amertumes conjuguées de Nicolas Hulot et Dieudonné, qu'attendent-ils, ces fiers plumitifs qui oeuvrent à l'élévation des foules par l'information, pour saisir au bond cette perche tendue et approfondir le sujet, pour questionner nos candidats sur ce VRAI sujet de société ? Des troubles gastriques, oui, mais lesquels !? Et les moules, pourquoi d'Arcachon ? C'est pas très français "dinophysis", non, ça ne mérite pas un ministère ? C'est la faute à l'Europe ? Au Capital ? A l'arbitraire division gauche/droite qui paralyse la mytiliculture depuis trop longtemps ?

 

Ami, je vibre, comme je n'avais pas vibré depuis des lustres. J'ai la rage, le mors-au-dent, la bave aux lèvres, je sens que tout va se jouer là, sur cettre problématique apparemment anodine mais ô combien pertinente pour nous, "les français". On va quand même pas se faire emmerder dans notre digestion sans réagir.

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