27.04.2007

L'entre-deux-tours niqué

La campagne précédant le premier tour avait déjà fait montre d'un niveau tout relatif, le clientélisme et la démagogie étouffant souvent les problématiques politiques, économiques, sociales, tout ce qui en démocratie devrait être débattu avec infiniment plus d'énergie que les infimes variations qui agitent les chiffres de nos merveilleux haruspices sondeurs. Alors que d'ordinaire on se plaint de le toucher, voilà qu'on expérimentait le contraire : tout le monde se branle du fond, puisqu'on croit savoir de source sûre (la même qui fournit aux divinateurs sus-nommés leurs solides prévisions) que "ça n'intéresse pas les français". 

Et puis au lendemain des résultats, l'heure était à l'espoir et aux réjouissances : les français, les mêmes qui préfèrent qu'on leur parle d'enfants démembrés plutôt que de politique monétaire européenne, avaient tranchés, et ils avaient choisi l'opposition entre deux projets de société, plutôt que le flou, le compromis, ou pire, les extrêmes. On annonçait, enfin, le vrai débat, celui avec des gros morceaux de convictions, et même quelques grumeaux de principes. Dans le coin droit, Nicolas Sarkozy, champion du pouvoir d'achat et du nettoyage à la vapeur, vainqueur aux points du vivifiant duel d'avec son fin démocrate de voisin de droite. Dans le coin gauche, Ségolène Royal, égérie d'une République morale et juste et juste et morale et très légèrement lénifiante, pour ne pas dire relou, dernier rempart d'une gauche laminée. Ah, la belle affiche. Projet contre projet, nous promettait-on, le libéralisme et la trique paternelle (rien à voir avec un dérèglement génétique) contre le socialisme et l'amour de la mère (l'été approche). Le choc, avec pour arbitre le capitaliseur du refus mou, promettait. On allait voir ce qu'on allait voir, foi d'analyste télévisuel, foi d'éditorialiste du Monde.

On y est. Et il n'est pas de mot suffisament fort pour décrire la béatitude dans laquelle me plongent les échanges entre Sarkofans et Royalistes. C'est facile, ça ressemble à ça :

Sarkofan : Oui, blablablablabla.
Royaliste : Nicolas Sarkozy est un danger pour la démocratie, blablablabla est inepte et dangereux.

Royaliste : Oui, blibliblibliblibli.
Sarkofan : Vraiment, c'est n'importe quoi, vous êtes fasciste et anti-démocrate.

Bon, j'exagère. Dans les faits, c'est pire : Les partisans du PS ne s'adressent pratiquement pas à l'UMP, la stratégie choisie étant la diabolisation de son candidat (en partie à raison) et la main tendue à Bayrou. Et les partisans de l'UMP, bénéficiant justement de cette stratégie de diabolisation, ne répliquent aux interrogations que part des cris d'orfaie ou du mépris petitement déguisé en bon sens universel(cf Henri Guaino, nègre des discours de Sarkozy, et ses douze "C'est absurde" par interview, souvent en réponse à une question fâcheuse pour son candidat).

L'organisation du débat Bayrou/Royal est ainsi une belle illustration du non-débat qui s'est imposé dans cet entre-deux-tours.

1) Royal et Bayrou, farouches contempteurs d'une république et d'une laïcité que Sarko met à mal, s'entendent sur l'organisation d'un débat télévisé, le tout étant de trouver un diffuseur.
2) Sarkozy, vexé et emmerdé d'être ainsi zappé de la campagne, fait pression (avec plus ou moins de subtilité et d'intermédiaires) sur les diffuseurs pour que le débat n'ait pas lieu.
3) Bayrou, Royal et leurs partisans dénoncent ces pressions.
4) Sarkozy et les siens hurlent au "procès stalinien".

Il n'y a pas dialogue, et il n'y aura probablement pas de dialogue jusqu'au second tour. Les socialistes ont choisi comme ligne directrice le rassemblement contre Sarkozy, rejoints par Bayrou et l'extrême gauche. L'UMP a elle choisi le martyr, considérant que toute contradiction apportée à son programme est nécessairement un procès d'intention, une attaque personnelle, un crime anti-démocratique, stalinien, fasciste, pédophile, nazi, tous ces mots éristiques qui n'ont d'autres objectifs que d'empêcher la tenue d'un échange sensé.

Difficile d'anticiper le dénouement de cette triste histoire. Le choix du PS, pour juste qu'il soit, de renoncer à l'échange avec Sarkozy sur le terrain des idées -terrain tristement défoncé par les médias et les coulées de boues fascisto-nationalistes- a l'inconvénient de tendre au candidat UMP la perche de la victimisation, perche que ses partisans et lui saisissent avec avidité. C'est effrayant.

Goût prononcé pour le statut de victime, apôtre du communautarisme,  récupérateur chaleureux des thèses nationalistes, pyromane sans états d'âme de la fragile solidarité sociale, obsédé du contrôle de l'image. bénéficiaire d'un tentaculaire réseau financier et médiatique : triste profil du mieux placé des présidentiables. Après la Russie, après la Pologne, la France ?

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