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18.06.2007

Première en saignements

"Il n'y a pas eu de vague bleue". Voilà donc le grand enseignement, nous dit-on, de la soirée électorale d'hier, qui a vu la gauche reprendre à la droite une cinquantaine de sièges et Alain Juppé démissionner de son poste d'écologiste en chef (ouf, il n'aura pas eu besoin de faire semblant trop longtemps) sous les vivats d'une foule invisible mais bruyante. Personnellement, j'estime que c'est un constat, et certainement pas un enseignement, mais après tout les médias qui enseignent se comptent sur les doigts d'un ophidien et sont aussi confidentiels que la diffusion des idées marxistes sur le plateau d'une émission d'Arthur. Alors l'enseignement, quel est-il ? J'en vois plusieurs, alors je vais mettre un pluriel, si ça ne vous dérange pas. Les enseignements, quels sont-ils ? (ma maitrise de la conjugaison française vous éblouit, j'en suis conscient, mais attendez la suite, je vous promets un subjonctif imparfait avant la fin du post)

Le premier, c'est que les sondages ont définitivement intégré le champ démocratique, et que leur poids sur les suffrages est en passe de dépasser celui des idées. D'une part, de plus en plus de gens votent en fonction des sondages exprimés (matraqués, pardon) dans les médias de masse. D'autre part, le président d'un institut de sondages à désormais un incontestable statut d'analyste politique. Prenons le quotidien gratuit 20minutes : il aura, lors de la courte campagne pour les élections législatives, recouru à l'interview d'un représentant d'Ipsos ou de CSA au moins trois fois par semaine. Ces instituts ont beau se vautrer dans leurs prévisions avec la régularité d'un coucou suisse, ils n'en sont pas moins interrogés systématiquement non pas sur les sondages qu'ils produisent, mais sur les résultats de ces sondages. J'ai sous les yeux l'exemplaire du jour. Christophe Joly du quotidien demande à Jean-François Doridot, directeur général d'Ipsos, "La victoire de l'UMP n'est pas aussi large que prévue. A quoi l'attribuez-vous ?". Et ce monsieur de répondre que la TVA fiscale, que la mini-hausse du smic. Certes, je ne lui donne pas tort. Mais au nom de quelle expertise interroge-t-on cet homme sur les raisons politiques des résultats ? Quelle légitimité a-t-il pour analyser la situation politique française, ou plutôt en quoi a-t-il plus de légitimité que Jean-Michel Ranu, photocopieur à la COGIP ? Que je sache, on ne demande pas à un comptable d'expliquer pourquoi un produit ne se vend pas, ni à un chronométreur pourquoi c'est le Jamaïquain qui court le plus vite ?  Il y a désormais une telle soumission au pouvoir des chiffres, une telle obsession du comptage et de la mesure, qu'on en oublie le fond, qu'on le relègue loin des gros titres et des premières pages. La politique, c'est de la com' et des chiffres, c'est tout. Comme c'est triste.

Le second enseignement, puisque le pluriel j'emplôyasse (chose promise,...), c'est que personne ne souhaite en tirer (d'enseignements, pas de secrétaires lubriques) de ce scrutin. Le PS s'affiche en vainqueur, l'UMP s'affiche en vainqueur, le Modem s'affiche en vainqueur, il n'est guère que le FN pour ne pas pratiquer le déni. Je souhaite donc rappeler les chiffres, puisque c'est tout ce qui compte. UMP + nouveau centre : 340, PS+PC+verts (kikoo la gauche plurielle) : 231. Majorité absolue pour le parti du commandeur des nombrils. Qu'on se réjouisse du "ressac" (un bien joli mot, soit dit en passant) subi par la droite, c'est tout à fait légitime, tant les prévisions étaient sombres. Qu'on en oublie l'essentiel, en revanche, c'est scandaleux, de la part des politiques comme de la part des journalistes qui sur les plateaux leur servent à grandes louches la soupe infecte de leur défection et de leur éthique déliquescente. On n'aura entendu personne évoquer la carte éléctorale, gigantesque scandale ciselé pour la droite par ce grand démocrate qu'est Charles Pasqua. Personne n'en aura profité pour lancer le débat (il est vrai difficile à initier au milieu des vociférations saucissonnées par les présentateurs des élus en goguette) sur les premières semaines du gouvernement Sarko Ier. Personne pour opposer un projet à un autre. On s'en fout, des raisons politiques, nous ce qui nous importe c'est kikigagne. Dont acte.

Le dernier enfin, et j'en parle déjà avec cette volubilité coutumière qui n'est pas sans agacer mon imposant lectorat, c'est que les journalistes de télévision sont soit des ordures, soit des burnes (ça me soulage d'être grossier, quand j'ai la tête d'Arlette Chabot qui s'affiche en surimpression sur mes lignes blogueuses) complètement dépourvues de talent. La soirée d'hier sur France2 (je n'ai pas osé TF1, je tiens à conserver mon ulcère pour ma quarantaine) était en cela édifiante. A Arnaud Montebourg, réélu de justesse: "Pensez-vous qu'il y ait eu un effet Ségolène Royal, qui est je le rappelle venue vous soutenir dans votre ville ?", finesse rhétorique odieuse pour sous-entendre que la politique n'est que people et religion. "La vierge Marie vous a dit vas-y mon coco, j'te kiffe, pensez-vous que cela vous a aidé ?". Mais Elise (Lucet), ma poule, tu as fait 20 ans de journalisme pour en arriver à ce niveau d'exigence intellectuelle ? C'est sympa, j'ai hâte que tu nous fasses un topo sur la situation au Darfour. "Monsieur Kouchner, aujourd'hui vous avez mis un pantalon en tissu africain, dans quelle mesure cela va-t-il changer la donne dans les négociations avec le président soudanais ?". Enfin, il y a pire. PPDA se serait fendu d'un "frappé par un nouveau coup du sort" en parlant de la défaite d'Alain Juppé à Bordeaux. Un "coup du sort". Une nouvelle preuve du complot franc-maçon qui vise à destabiliser l'Etat en lui brisant ses plus brillants énarques, j'aurais dit. Ou qu'il s'agit d'une profonde injustice envers ce grand serviteur de l'Etat que franchement je kiffe bien. Que PPDA soit de droite, c'est son droit (quel joli constat). Qu'il s'autorise de tels dérapages, c'est bien la preuve qu'on vit une sombre époque médiatique. 

Concernant ma situation personnelle, et tout en m'abreuvant de sentences définitives comme celle que je viens de pondre un saut de ligne au dessus, j'attends. C'est chiant, d'attendre, et puis c'est long. Mais mon irritation envers Ségolène Royal ("Je veux etre premier secrétaire/Je ne vis plus avec François Hollande". Ok, quel rapport ?) croissant au rythme de mon inquiétude quant à la survie du PS passée l'euphorie d'une défaite moins cuisante que prévue, je ne veux pas me lancer à l'aveugle. Perdre foi en la politique, on sait ce que ça donne. Hein, monsieur Besson ?