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18.10.2007
De l'art de maquiller le crime
Un décor un peu pompeux, façon colonnades de marbre, tapis de velours rouge, fauteuil de cuir et bureau d'acajou. Deux hommes.
- David, j'ai une idée géniale.
- C'est vrai, boss ? Encore une ?
- Parfaitement. Tu vois, cette grève, elle ne vit que par la grâce de ceux qui la relaient. Un peu comme toi ou moi, en fait.
- Mais nous on est pas des gauchistes de merde, boss. Et puis ceux qui relaient nous servent nous, pas elle.
- Tu as raison, mais la taire, on ne peut pas. Pas encore. Et qu'est ce qu'on fait, quand on ne peut pas faire taire quelqu'un qui nous emmerde ?
- On le renvoie dans son pays, boss ?
- Ahah, oui David. Mais quand son pays c'est ici ?
- On le recrute ?
- Bien vu. Mais Thibault ça va pas être simple de le faire cohabiter avec Fillon. Y a une autre méthode : on crie plus fort que lui. Pour que la grève, personne ne s'y intéresse, c'est simple, il suffit de la couvrir de quelque chose de beaucoup plus intéressant.
- Je comprends. On pourrait demander à Lagardère et Bolloré de faire leurs une sur le rugby, boss.
- Non, abruti, c'est mort on a perdu. Non faut trouver un autre truc, un truc qui émeut, qui intrigue, qui mobilise l'esprit des gens, mais pas un truc compliqué, faut que les téléspectateurs de TF1 comprennent.
- Ca fait beaucoup de critères, boss, je vois pas trop...Un truc sur les robes de Cécilia ?
- Ah non, je veux plus en ent...Cécilia tu dis ? Mais oui...
15:24 Publié dans Ca m'énerve | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Marche ou grève
Ce matin, nos délicieux transports parisiens ont comme des airs de landes désolées, à l'exception peut-être du côté "lande", mais ce n'est pas vraiment de ma faute si ce mot va si bien à la désolation. La gare RER de la Défense vous a comme un parfum post-apocalyptique pas tout à fait désagréable. Escalators éteints et guichets vides, la fourmilière à cadres baigne dans le silence sépulcral d'une vieille citadelle oubliée. Hasard ou non,- Dieu s'avère quelqu'un d'éminemment facétieux- il fait un soleil radieux, comme pour souligner l'inhabituel du jour. Ce matin, c’est –bouchez vous le nez et éloignez les enfants, c’est sale- la grève.
La grève, noire, et vile, celle qui nous bloque et nous entrave, cette bête vorace qui nous mange la vie au profit d’une poignée d’inconséquents flemmards arqueboutés (quel vilain mot) sur leurs acquis injustes et désuets comme autant d’immeubles décrépis sur leurs vieilles fondations pourries. Celle qui empêche nos fils et nos compagnes de vaquer joyeusement à l’exercice de leur vitalité, les emprisonnant en d’infinis bouchons ou d’improbables affluences sur les quais de nos métros. Voyez comme tout s’arrête lorsque se dresse le spectre ignoble et laid du gréviste.
Ce matin, 7h55. Mon réveil se déclenche (et la France qui se lève tôt me jette un regard courroucé) sur les informations d’une radio nationale. Confit dans mon demi-sommeil comme une prune douce et sucrée dans le pot de verre des confitures de ma mamy l’été, je dresse approximativement l’oreille pour prendre connaissance de l’état du réseau qui me conduira, inlassable, là où s’exercent les talents qui me nourrissent (quels talents ? C’est un autre débat). Comme il est d’usage à chaque mouvement national, le journaleux de service a dégainé son micro, et le tend avec une générosité qui frise le zèle aux usagers contrariés par ledit mouvement. Ainsi s’exprime Josiane (je m’autorise à la nommer ainsi pour éviter de me vautrer dans le nom d’oiseau, mais j’ignore autant son prénom que les tristes raisons pour lesquelles elle barbote dans la crasse bêtise dont elle va faire la preuve), le verbe haut et très probablement riche de postillons. « Je trouve ça scandaleux d’être prise en otage. Y a pas de respect ».
Josiane, ma sœur, toi qui partage à mon grand dam la quasi-intégralité de mon génome, que n’avais-tu point choisi ce matin-la le vélo ? Il t’eut permis d’esquiver poliment le micro qui t’était tendu et le paisible imbécile qui en tenait l’autre bout. Il t’eut permis d’éviter la bassesse infinie dans laquelle tu t’es vautrée avec l’aisance et le plaisir d’un hippopotame dans la boue saumâtre d’une lagune abyssine. Pourtant, Josiane, je comprends que tu t’énerves. Je confesse moi-même avoir étouffé un soupir lorsqu’arrivé sur le quai ce matin j’aperçus la mention « 19 minutes ». Je t’autorise à te scandaliser, garder son flegme en de telles circonstances n’est pas donné à tout le monde. Mais « prise en otage », Josiane ? Quelle perche vas-tu tendre à ceux qui s’indignent qu’une grève puisse être un tant soit peu contrariante ? Il me semble, Josiane, que ce qui te choque, c’est que cette grêve t’emmerde toi, qui n’a rien demandé. Que ces jean-foutres qui se gavent sur tes impôts s’amusent à contrarier ton trajet quotidien pour défendre leurs privilèges. Sois rassurée, tu n’es pas la seule à penser de travers, il est quelques célébrités nationales qui pensent à l’identique. Un certain Nicolas Sarkozy, par exemple, ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque un « service minimum ». « Qu’ils fassent grève si ça leur chante, mais sans nous casser les couilles ». Qu’ils râlent, mais sans nous « prendre en otage », nous besogneux et fiables agents de la « valeur travail ». Tu conviendras pourtant, Josiane, qu’une grêve qui n’emmerde personne perd un peu de sa substance. Sauf évidemment si tu la considères comme une raison qu’ont trouvé les tire-au-flancs pour aller à la pêche aux dépens de ceux qui triment. C’est assurément cette conception que fait mine d’adopter notre sympathique gouvernement. « Regardez-moi ces feignasses qui nous paralysent de leur flemme vindicative. Mais qu’ils fassent du vélo après une grasse mat’, qu’ils descendent dans la rue faire les cons avec des pancartes et des chansons, les réformes, nous les ferons ». PS : Dans vos culs, cordialement.
Je ne t’aime pas, Josiane, il m’a suffi d’une phrase pour le sentir. Je ne t’aimerai jamais. Tu as probablement, comme beaucoup d’autres, voté pour Nicolas Sarkozy avec l’espoir qu’il te débarrasse de ceux qui te prennent en otage. De ceux qui viennent dévorer le fruit de ton travail sous forme d’impôts et de taxes. De ceux qui jugent que foutre dans un charter un voisin sénégalais sous le prétexte qu’il n’avait pas de papiers et qu’il volait tes allocations (légitimes, elles, au contraire des prélèvements) ou ton emploi n’est pas très raisonnable. De ceux qui protestent un peu quand la misère frappe à ta porte et que tu lui donnes un coup de pied. Des hordes de réactionnaires qui essaient de défendre les quelques règles qui cimentent une société fêlée et qui n’en finit pas d’être attaquée à coups de marteau-pilon au nom de la « liberté » d’agir et d’entreprendre. Des cuistres qui arrêtent les transports pour dire leur refus d’une politique de classes et d’ordures.
Tu es une conne, Josiane, et j’aimerais que tu cesses de geindre dans mon réveil ta rage des autres. Je souhaite beaucoup de bien à ton nombril, que jamais tu ne cesses de le contempler pour relever le menton sur ce qui t’entoure. Vomis ton fiel en silence, et laisse moi dormir.
Quant aux preneurs d’otage, c’est peut-être le syndrome de Stockholm, mais ils me sont éminemment sympathiques.
13:30 Publié dans Ca m'énerve | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note




