25.11.2008

Chronique audiovisuelle de la flicaille

Les non-footeux l'ignorent peut-être, mais la polémique fait actuellement rage dans le football français, et mondial, au sujet de l'introduction de la vidéo comme support à l'arbitrage des matchs. Déjà disséquées en direct lors des retransmissions télévisées, les images permettraient d'après leurs partisans aux arbitres de mieux juger des fautes, buts, et comportements incorrects des joueurs (je ne partage pas vraiment cet avis, mais là n'est pas le sujet de mon article). En attendant que les instances sportives se décident à prendre le train de la modernité, voilà que de plus courageux expérimentateurs se proposent d'y recourir prochainement.

Tout part d'une vidéo remise à Rue89 par Ladj Ly, réalisateur semi-pro originaire de Montfermeil. On y voit deux policiers passer à tabac un jeune menotté, Abdoulaye Fofana. D'après eux, il aurait participé au caillassage d'une voiture de police, d'après lui, rien de tout cela (son procès aura lieu en décembre). On signalera cependant que les deux policiers ont été mis en examen, placés en controle judiciaire, et interdits d'exercice de leur fonction, avant d'être réintégrés - mais dans un autre département. Témoignant d'un respect (rare) pour la présomption d'innocence, l'auteur de ce blog considère que les policiers - bien qu'ayant reconnus les faits - ne sont pas officiellement coupables de quoi que ce soit.

L'affaire a fait grand bruit, au point que le directeur départemental de la sécurité publique de Seine-Saint-Denis (le chef de la police quoi), s'etouffe d'indignation. Dénonçant la brutalité policière, il annonce un renforcement de la prévention chez les forces de l'ordre, ainsi que des sanctions exemplaires si les agents concernés sont reconnus coupables des faits. Nan je blague. Il annonce "le prochain recrutement d'un caméraman de la police pour surprendre les violences commises contre la police, légitimer notre action et l'emploi de la force". En effet, selon lui, le réalisateur a sciemment tronqué son film pour piéger la police (ce qui est démenti par Rue89 qui annonce que la police détient les rushs complets du réalisateur), et celle-ci est en réalité la victime d'une opération de désinformation visant à la décrédibiliser alors qu'elle est quotidiennement victime d'agressions.

On ne niera pas ici que l'exercie du métier de policier dans les banlieues pauvres est à la limite du sacerdoce, et que la violence subie par les agents dans les quartiers "difficiles" est inexcusable. Mais on arguera aussi que c'est aussi le rôle de la police, dépositaire de la violence publique, de faire face à cette violence, que ses agents sont (censés être) formés à la prévenir, pas à l'alimenter. On notera surtout que notre ami chef retient d'une bavure présumée la nécessité de filmer la violence des autres, rejouant là l'air puéril du "c'est pas nous qui avons commencé". Grande preuve de maturité, enrichie d'une grosse dose de foutage de gueule par le sénateur (UMP) de Seine-Saint-Denis, Christian Demuynck, qui explique que "C'est le meilleur moyen d'éviter les vidéos bidonnées d'apprentis Spielberg qui remettent en cause, de façon injuste, le travail de nos policiers.". Syndrome contemporain, ce que les images dénoncent est faux quand ces images n'émanent pas de l'autorité reconnue, et vrai quand elles sont filmées par elle. Un reportage de TF1 au 20h sur les émeutes n'est pas "une vidéo bidonnée d'apprenti spielberg", c'est un témoignage. Si le même document émane du camescope d'un voisin, c'est un mensonge. Notre ami sénateur, comme notre ami policier, font mine d'ignorer que l'image est PAR DEFINITION un biais, qu'il n'existe pas d'image "absolue" qui puisse rendre fidèlement la réalité d'une scène, ou d'un évènement. Qu'ils souhaitent contrôler ce biais, en discréditant ce qui n'émane pas d'eux en tant que canal officiel, est en ce sens révélateur des dérives policières de notre pays, où, rappelons-le, on sollicite les RG pour surveiller des "militants" anarchistes, bien avant qu'ils soient soupçonnés de quelqu'"attentat terroriste" que ce soit.

Ce culte alternatif de l'image, foi aveugle ou défiance implacable, c'est la paranoïa orwelienne appliquée à la télévision, et au produit audiovisuel en général. Cette affaire nous rappelle donc à quel point cet outil, qui nous est systématiquement présenté comme un instrument de liberté ("regardez notre reporter de ouf qui a pu vous ramener des images des otages des Talibans", etc...) et de lutte contre l'oppression, peut devenir à son tour un terrible outil de maitrise et de "réduction" du réel au profit de ceux qui le controlent (l'outil, pas le réel).

Moralité, ami ou non des poulets, rappelons-nous toujours que ce nous VOYONS n'est pas ce qui EST, mais ce qu'on nous MONTRE (et rarement inocemment).

AAH.

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