27.01.2009
Terre de minus
Je m'étais promis de lâcher du lest sur ce blog, de parler de choses légères, de démissions de Charles Villeneuve, de livres d'Anouilh, de Rivers Cuomo, de mon rapport aux vieux films ou au caisson de basse des voisins. Mais c'est dur, de parler de soi, d'abord, et puis ensuite il faut avouer que l'actualité fait rien qu'à me provoquer. Et je cède, inlassablement, à ses provocations.
Dernière en date, Gare Saint-Lazare. C'est l'objet d'un discret paragraphe dans 20minutes, idem dans Libé, je n'ose regarder dans les journaux de droite de peur d'y lire l'avis d'Ivan Rioufol, mais dans tous les cas, c'est discret. Tellement discret que ça semble anodin, comme une coupure de courant ou une rupture de caténaire (quoique ce dernier exemple ne soit pas tout à fait bien choisi), un petit truc infime qui provoque un léger bordel comme on en voit régulièrement, sans y prêter plus d'attention que ça.
De quoi parle-je, vous demandez-vous sans avoir cliqué sur les liens, et je vous comprends, ma prose est prenante. Je parle de ça : vendredi soir, à la suite d'une interruption de trafic gare Saint-Lazare, "des voyageurs ont insulté des agents de la SNCF et ont menacé de leur casser la figure, au point que ces derniers se sont réfugiés dans un local sous la protection de policiers. Des vitres ont également été brisées." Raconté par Libé c'est pire : "Des voyageurs impatients ont encerclé un local d'accueil et ont brisé deux vitres de ce local et craché sur les autres, a constaté un journaliste de l'AFP. De très nombreux voyageurs ont lancé des cris de haine et des insultes contre les agents de la SNCF et les syndicalistes de Sud accusés d'incompétence. Des passagers surexcités par toute une série de dysfonctionnements récents au départ de cette gare, ont pris à partie des agents SNCF, menaçant de leur casser la figure, au point que ces derniers se sont réfugiés dans le local d'accueil du public, sous la protection de policiers."
Indéniablement, il y a du romanesque dans cette histoire d'otages qui prennent à partie leurs tortionnaires. Un peu la version française du vol détourné par ses propre passagers un certain 11 septembre. Au cruel détail près que l'interruption du trafic était dûe à la présence sur les voies d'un imprudent, renversé par un train.
Je ne sais pas vous, mon boucher m'explique qu'il ferme boutique parce qu'un client s'est blessé avec sa scie à jambon, je n'ai pas spécialement envie de lui péter la gueule. Si les pompiers me coupent l'eau pour éteindre un incendie dans l'immeuble, il est assez peu probable que je leur crache dessus, même si je suis en train de faire la vaisselle.
Alors quoi ?
Alors notre éminent président a laché les chiens. Les cheminots grévistes sont irresponsables, ils doivent être punis, et puis s'excuser, aussi, quand leur grève perturbe la vie des usagers (j'aimerais vraiment que quelqu'un de droite m'explique sa conception de la grêvè, puisque si j'en crois le présidentiel imbécile ou ses sous-fifres - Eric Woerth sur France Inter ce matin -, la grève est un droit à la seule condition qu'elle ne fasse chier personne). Livrant ainsi à la vindicte populaire les syndicalistes inconséquents qui empêchent les forces vives de la nation d'aller bosser. Et par extension, les cheminots dans leur ensemble, puisqu'on sait bien que cette profession est essentiellement composés de tires-au-flanc de gauche (pléonasme).
Que les choses soient claires, je comprends l'énervement, voire l'égarement des gens bloqués dans les gares. Je le déplore, c'est le signe d'une crasse bêtise et d'une conception (à mon sens) méprisable du service public, dû puisque payé par ses impôts, mais pour avoir déjà vécu quelques grèves (je m'obstine à écrire "grêve", je dois avoir envie de mer) parisiennes, les nerfs sont vite en pelote, et quand on est enervé on prend le premier coupable venu. Quitte à en avoir honte après, et j'espère très fortement que les abrutis de vendredi s'en veulent.
Mais comment s'étonner de ces réactions violentes, vulgaires, et bestiales, quand elles sont refletées jusqu'au sommet de l'Etat. Le discours vindicatif du pitre en chef et de ses sbires n'est-il pas le premier responsable de cette atmosphère de merde ? A crier haro sur le syndicaliste, on prend le risque de la bavure au premier problème venu. A quelques jours d'une manifestation nationale, c'est évidemment une excellente idée.
Je n'ai pas mentionné cette grève éclair de SUD rail, aussi en profite-je pour dire mon incrédulité. Des gens interrompent leur travail pour rendre hommage à un collègue agressé, faisant preuve d'une exemplaire solidarité en même temps que d'une conscience collective respectable, et que fait-on ? On hurle. On s'indigne. Mais monsieur et ma réunion de 9h30 ? Qu'essj'en ai à foutre de ton collègue, et mes enfants à la crêche ? Mon incrédulité, j'exagère, je sais malheureusement trop combien le nombril est le seul maitre étalon de nombre de mes concitoyens (le mien aussi, peut-être, mais pas quand j'écris à tête reposée). Je dirai donc plutôt ma tristesse, en même temps que je donnerai quelques conseils à ces mêmes concitoyens pour aller jusqu'au bout de leur logique : huez donc les minutes de silence., ces marques insupportables d'émotion pour des mecs qu'en général vous ne connaissez pas, et qui vous gâchent un morceau de votre loisir payant.
La foule (cassdédi) est souvent conne (pas cassdédi), ce n'est pas neuf. La rôle des "responsables", c'est de désamorcer sa sauvagerie intrinsèque, d'éclairer l'individu pour qu'il agisse en toute compréhension et non emporté par la (pleutre) vague du nombre. Le rôle de Nicolas Sarkozy, ou de Guillaume Pépy, c'était d'analyser la nature et les racines du problème, pas de pointer du doigt d'éventuels coupables.
Voilà pourtant la seule chose que les "responsables" savent encore faire : désigner les fautifs. Réprimer ou menacer. La police, la sanction, "l'encadrement" (du droit de grève ou du travail parlementaire), l'appel inepte au bon sens de l'évidence. C'est moins fatiguant que d'expliquer, ou pire, de comprendre.
Ce pays pue le fascisme qui vient.
12:13 Publié dans Res publica | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note








Les commentaires sont fermés.