05.02.2009

Guetta pend

Olivier Besancenot est patient. On peut lui reprocher beaucoup de choses, notamment de contribuer avec plus ou moins de malice à sa propre caricaturisation dans les médias de merde (cf sa prestation chez Drucker), mais s'il est une qualité admirable chez cet homme, c'est bien de résister à l'usure de la répétition. Illustrons, plutôt que d'affirmer.

Besancenot était invité ce matin chez Nicolas Demorand, sur France Inter. A l'heure où j'attrape l'émission, un auditeur pose la question suivante : "Olivier Besancenot, comment pouvez-vous proposer une société, alors que vous opposez les classes entre elles ?". Cette subtile exégèse de Karl Marx, qu'une simple lecture de la page wikipedia de ce dernier éclairerait certainement plus qu'un coup de fil à France Inter, le porte-parole de feu la LCR y répond patiemment, en expliquant que ce n'est pas lui qui oppose les classes, mais qu'elles s'opposent de fait, que c'est ça  l'analyse marxiste, et que la lutte des classes n'est pas une fin, mais un moyen. En gros, hein, écoutez l'émission si vous voulez sa réponse précise. L'animateur ne redonnera pas la parole à l'auditeur, on ne saura donc pas si la leçon porte.

Interviens alors Bernard Guetta, "éditorialiste" qui touche ses jetons de présence sur ladite Radio et dans Libé, qui guettait l'occasion de pratiquer son exercice favori : l'assimilation de l'extreme gauche à des guignols. "Olivier Besancenot", dit-il avec gouaille, "cette question de l'auditeur est intéressante, parce qu'elle illustre un fait : vous êtes l'un des hommes politiques les plus populaires du pays, mais personne ne vous veut au pouvoir. Pourquoi ?". Question qu'on s'autorisera à traduire par : bon, Olivier, c'est vrai que vous êtes sympa, mais quand est-ce que vous laissez la politique aux gens sérieux ?

Moi, à la place du facteur, je pense que je m'agace. Que je réponds à mon interlocuteur que cette question est surtout intéressante parce qu'elle illustre à quel point les médias relaient mal le concept de lutte des classes, comment cette expression recouvre un espèce de fantasme sanguinaire qui serait le but ultime de tout parti d'extreme gauche qui se respecte, la preuve, Staline, tout ça. Besancenot, non. Il explique que la LCR, et maintenant le NPA, n'est pas qu'un objet médiatique, qu'il regroupe des syndicalistes, des associatifs, bref des gens qui agissent politiquement, et qu'ils défend une vision de la société différente, mais ancrée dans la réalité, rappelant quelques propositions "politiques" de son parti : possibilité de remettre en jeu un mandat électif en cas de saisie par plus d'un tiers des électeurs, mise en place de comités citoyens ("des soviets, quoi" rectifiera Bernard Guetta, comme si c'était sale), saisie bancaire des comptes d'entreprise subventionnées par l'Etat et procédant néanmoins à des licenciements (suivez mon regard), etc...

On peut être contre ces propositions, les juger malvenues, stupides, inaptes à régler les problèmes du pays. Mais ce n'est pas la position des principaux intervenants médiatiques, dont Bernard Guetta n'est qu'un représentant parmi d'autres, pour qui ces propositions ne visent pas à être concrétisées, mais sont simplement des poses visant à agréger les mécontentements. D'où la perpétuelle rengaine du "mais quand est-ce que vous vous alliez au PS ?", seule preuve acceptable de sérieux de la part d'un parti de gauche.

Je ne suis pas d'accord avec la stratégie de Besancenot visant à fuir coute-que-coute l'alliance avec le PS. J'estime que la gauche ne peut gagner à long terme qu'à la condition que ses représentants s'accordent sur leurs points communs avant de se haïr pour leurs divergences. Besancenot juge que la liberté d'imaginer autre chose qu'une terne sociale démocratie rendue aux arguments idéologiques de la droite est à ce prix. Au vu des dernières années du PS, on ne peut pas lui en vouloir de s'en méfier.

Mais si je ne suis pas d'accord avec sa stratégie, je ne lui prête pas moins la même crédibilité qu'à un Sarkozy, un Bayrou ou une Aubry (je n'arrive pas à mettre "Ségolène Royal" et "crédible" dans la même phrase). Et c'est là où je veux en venir : les mesures proposées par l'extrême gauche, et pas seulement par la LCR, sont systématiquement tournées en dérision ou considérées comme des provocations sans substance. La sanction des actionnaires-voyous est une lubie poujadiste, la non-professionalisation des politiques une vue de l'esprit. Par contre, la dépénalisation de l'abus de bien social ou de la fraude fiscale, ou l'emprisonnement des sans-papiers sont des réformes sensées, courageuses et nécessaires.

Ce jugement de valeur est compréhensible : on ne se départit pas facilement de sa propre idéologie. Mais quand on est "journaliste" ou "éditorialiste", il serait appréciable qu'un effort sur ce sujet soit entrepris de temps en temps, pour que les débats sociaux et politiques ne se bornent pas dans tous les cas à une opposition formelle UMP/PS.

Les commentaires sont fermés.